Le Sacre 1912


Le Sacre 1912

Janvier 1912 : A la fin janvier, je suis allé à Berlin où se produisaient les Ballets, pour discuter avec Diaghilev au sujet des performances. Je le trouvai très inquiet sur la santé de Nijinski, mais qu’il soit prêt à me parler toute la journée au sujet de Nijinski, il ne trouve rien à dire d’autre au sujet du Sacre… qu’il serait impossible de le monter pour 1912. Conscient de ma déception, il essaya de me consoler en m’invitant à les accompagner à Budapest, Londres et Venise. (Probablement Vienne, Budapest et Londres). Je voyageai avec eux dans ces villes, toutes nouvelles pour moi et j’en tombai amoureux. La véritable raison pour laquelle j’acceptai si facilement ce délai était que j’avais commencé à penser aux Noces.

A cette réunion à Berlin, Diaghilev m’encouragea à utiliser un grand orchestre pour le Sacre, me promettant que l’orchestre des Ballets serait beaucoup plus important dans les années suivantes. Diaghilev voulait une orchestration « énorme » pour le Sacre.

Quand Stravinsky arriva à Berlin, fin janvier, Diaghilev lui dit qu’il n’était pas en mesure de monter l’ouvrage au printemps comme il l’avait espéré.

Stravinsky va donc suivre les Ballets à Vienne.

La saison débute au Hofoper, le lundi 19 Février 1912 et continue pendant deux semaines et demie. (Diaghilev s’entretenait avec le comte Kessler, Hugo Von Hoffmannstal). Puis, la compagnie part pour Budapest au début du mois de mars pour une seule semaine. Ensuite c’est le départ pour Monte-Carlo. Diaghilev s’installe de nouveau au Riviera Palace de Beausoleil. Puccini était arrivé pour diriger « La Fiancée du Far West », l’Aga Khan était à l’Hôtel de Paris, Lord Curzon, à la villa Kazbeck du Grand duc Michel, Lady Ripon et sa fille, Juliet Duff étaient aussi au Rivera Palace.

Le 19 avril 1912, Stravinsky écrit à sa mère :

...Diaghilev et Nijinski sont fous de mon nouvel enfant, le Sacre. Ce qui est ennuyeux c’est qu’il va falloir le donner à Fokine que je considère depuis comme un artiste usé, qui a parcouru sa route trop vite et qui s’épuise à chaque nouvelle épreuve. Il a réalisé son chef d’œuvre avec Shéhérazade et depuis il ne fait que décliner. J’ai vu tous ses ballets, Narcisse, Sadko, le Spectre, Petrouchka et ils sont tous infiniment moins bons. Shéhérazade était un spectacle inspiré. Il faut maintenant créer des nouvelles formes et le méchant, vorace, intelligent Fokine manque absolument d’idées. Au début, il paraissait extraordinairement avancé. Mais plus j’analyse son travail, plus je vois qu’en essence il n’était pas révolutionnaire du tout. Il n’y pas de salut dans l’habilité. Ce dont on a besoin c’est de génie, pas d’habileté.

(On croirait entendre parler Diaghilev !)

Le 18 avril 1912 :

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Nijinski danse le rôle de la ballerine dans Petrouchka.

Le 2 mai :

Karsavina dans l’Oiseau de feu

Le 6 mai 1912 :

La compagnie quitte Monte-Carlo pour Paris, au Châtelet. On représente : le 13 mai, l’Oiseau de feu, le Spectre de la Rose, Prince Igor et le Diable bleu. Le 29 mai : première de l’après-midi d’un faune. Le 5 juin : première de Daphnis et Chloé.

Debussy invite Stravinsky à une représentation de Pelléas et Mélisande.

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Debussy et Stravinsky

Réunion des deux créateurs chez Louis Laloy, le 9 juin 1912. « …Par une après-midi claire, je faisais quelques pas en mon jardin de Bellevue avec Debussy. Nous attendions Stravinsky. Dès qu’il nous aperçut, le musicien russe, bras en avant, courut donner l’accolade au maître français, qui, par-dessus son épaule, me jetait un regard amusé et attendri à la fois. Il avait apporté la réduction pour piano à quatre mains de son œuvre nouvelle, le Sacre. Debussy consentit à jouer la basse sur le piano Pleyel que je possède encore. Stravinsky avait demandé la permission d’enlever son col. Le regard immobilisé par les lunettes, piquant du nez vers le clavier, par instant chantonnant une partie élaguée, il entrainait dans un débordement sonore les mains agiles et molles de son compagnon qui suivait sans accroc et semblait se jouer des difficultés. Quand ils eurent terminé, il ne fut plus question d’embrassades ni même de compliments… Nous étions muets, terrassés comme après un ouragan venu du fond des âges, prendre nos vies aux racines… »

(Donc le 9 juin, la partition réduite pour piano à quatre mains est terminée).

Stravinsky écrit :

« Le 8 juin, à Paris, j’entendis entre autre chose, la brillante partition de Maurice Ravel, à laquelle l’auteur m’avait déjà initié auparavant en me la jouant au piano. Si je ne me trompe pas, c’est aussi cette année que j’entendis pour la première fois à l’Opéra Comique, de la loge où Debussy m’avait invité, une autre grande œuvre française, Pelléas et Mélisande. »

« Debussy m’invitait souvent chez lui et un jour, j’y rencontrai Satie. »

La Compagnie des Ballets russes part pour Londres au Royal Opera House à Covent Garden. Diaghilev avait décidé qu’il était temps de présenter au public anglais l’Oiseau de feu, dont la première fut donnée le 18 juin 1912. C’était la première visite de Stravinsky à Londres. Cet été là, il fit la connaissance de le reine Alexandra qu’on lui présente dans sa loge après l’Oiseau et Thomas Beecham, le chef d’orchestre ainsi qu’Edwin Evans, critique musical.

Après Londres, représentation à Deauville. Mais d’après les biographes, Stravinsky serait reparti pour Oustiloug. « …J’y continuais tranquillement mon travail sur le Sacre, quand je fus tiré de ma quiétude par une invitation de Diaghilev à venir le rejoindre à Bayreuth, pour entendre dans ce lieu sacré Parsifal que je n’avais encore jamais visité. Je m’arrêtai pour un jour à Nuremberg dont je visitais le musée et le lendemain je fus reçu à la gare de Bayreuth par mon cher gros ami qui me déclara tout de suite que nous risquions de passer la nuit à la belle étoile car tous les hôtels étaient archibondés. »

D’après Buckle ; cette rencontre à Bayreuth serait fixée au 20 août. Quoi qu’il en soit, ils passèrent quelques jours ensemble au Park Hotel de Lugano. Là, ils rendirent visite à Benois et aux siens et Igor joua le Sacre au piano. Choura qui, pendant les années 1912-et 1913 ne travailla pas avec Diaghilev, fut enthousiasmé par la musique.

Le 25 août : Diaghilev, Nijinski et Stravinsky se trouvent à Stresa sur le Lac Majeur. Ils prirent le bateau pour Isola Bella et là, se photographièrent mutuellement (photo datée par S. le 25 août). Pendant sa visite à Benois, Diaghilev rencontra Richard Strauss à Garmisch-Partenkirchen.

Ils se séparent à Milan car le 27 août, Diaghilev est à Paris, puis, le 30 à Londres. Un ou deux jours plus tard, il rejoint Nijinski et Stravinsky à Venise.

A Venise, Stravinsky joue pour Diaghilev le premier numéro du Sacre : La Danse des Adolescents, dans la salle de bal de l’Hôtel des Bains du Lido. (Date le 2 ou 12 septembre 1912)

Pendant que Stravinsky joue, Diaghilev qui avait tendance à couper les partitions demanda anxieusement « Combien de temps ça va durer ? » et Stravinsky répondit vertement « Le temps qu’il faudra ! ».

Igor regagne Oustiloug. Le 4 octobre, Diaghilev prend le train pour Rouen puis loue une voiture pour aller rendre visite à Maeterlinck à l’abbaye de Saint-Wandrille.

Après l’entretien il télégraphie à Stravinsky lui demandant de venir d’urgence en France pour des échanges de vues avec Maeterlinck. (Oiseau Bleu ?)

Les télégrammes se succèdent du 6 septembre au 22 septembre, le pressant de venir à Paris…

Comme à leur habitude passée, Stravinsky et sa famille regagnent Clarens au début de l’automne 1912. Ils séjournent à l’Hôtel du Chatelard avec Ludmilla Beliankine et son mari (voir photos).

Le « Grand Sacrifice » est terminé le 17 novembre 1912 « ...Je me souviens très bien de ce jour-là ! Je souffrais d’une rage de dents que je suis allé faire soigner à Vevay. » (Expositions).

Le 20 novembre, il arrive à l’hôtel Adlon, à Berlin, pour rejoindre la troupe qui donne une saison au Théâtre Kroll. La première soirée comprenait Cléopâtre et Petrouchka, et le dimanche 8 décembre, ils assistent à la quatrième représentation du Pierrot Lunaire de Schoenberg au Choralionsaal et Stravinsky fut impressionné par l’œuvre. Le pianiste du « Pierrot », Eduard Steuermann se souvient d’un dîner chez les Zehlendorf, où Stravinsky rencontra Berg et Webern. (Plus tard on retrouvera parmi les papiers non publiés de Schoenberg un article intitulé « D’Igor Stravinsky et de sa musique, une conversation avec Nicolas Roerich et le « propriétaire du Restaurant » daté du 24 juillet 1926. (Joseph Rufer : the works of Arnold Schoenberg, London, Faber, 1962))

Après Berlin et la rencontre de Schoenberg, Igor retourne à Clarens pour quelques jours, juste ce qu’il fallait de temps pour finir ses Trois chansons japonaises. Puis, il repart pour la Hongrie et l’Autriche avec la compagnie. Il surveille les travaux de chorégraphie et les répétitions du Sacre.