Lettres


D’Oustiloug, le 18 août 1899 (Igor a 17 ans)

Mes très chers parents,

Je vous prie de me pardonner pour n’avoir pas écrit par le dernier courrier, mais nous n’avons tout simplement pas eu le temps.

Nous avons travaillé sur scène toute la matinée et sommes restés au théâtre sans interruption jusqu’à l’heure du déjeuner. Nous sommes ensuite allés faire des courses chez Vladimir et nous ne sommes rentrés à la maison que tard dans la soirée, aussi ai-je du attendre le courrier suivant. Même aujourd’hui je ne puis malheureusement vous écrire plus longuement car nous avons une représentation (notre second programme) de trois pièces : la Tache que vous connaissez déjà, puis Silence, une comédie en un acte et enfin le Bouquet, une comédie en un acte de Potapenko. Cette dernière me parait la plus réussie des trois, elle comporte plus de scènes comiques.

Serezha est notre metteur en scène ; il s’acquitte extrêmement bien de sa tache et n’autorise personne à se mêler de ses problèmes. Si nous donnons une représentation aujourd’hui, (ce qui n’est pas sûr, car le ciel se couvre) nous vous écrirons demain pour vous la raconter.

En ce qui nous concerne, tout va bien. Au revoir. Je dois me dépêcher pour travailler sur une scène avec Dmitri Andreievich. Gouri et moi vous embrassons affectueusement en imagination. Votre profondément dévoué, IGOR.


Le 13 juillet 1900 (Igor a 18 ans)

Mes très chers parents,

Quel dommage que vos lettres ne soient pas arrivées, mère. C’est très certainement la faute de la poste de Proskourovo ; en fait, je ne suis plus du tout sûr que toutes nos lettres vous parviennent. Nous écrivons à chaque courrier, c’est dire deux fois par semaine, pour que vous ayez des nouvelles régulières. Bien sûr, nous recevons les vôtres moins souvent, ce qui les rend d’autant plus précieuses. Tout cela est réellement irritant et fort ennuyeux ! Mais n’en parlons plus. Nous avons passé tout ce temps à nous préparer pour la représentation, mais il ne cesse de pleuvoir. Nous avons remis le spectacle jour après jour et c’est aujourd’hui notre dernière chance et nous ne pouvons plus continuer à le différer plus longtemps car Youra part demain (14 juillet) et son rôle étant important nous ne pouvons nous passer de lui. Le baromètre est un peu remonté et nous espérons avoir une belle soirée ou, plutôt une soirée sans pluie.

Au cas où nous ne vous aurions pas déjà raconté comment est bâtie la scène, je vous le répète. Le théâtre est situé dans la cour et la scène est assez grande. Nous l’avons couverte d’une bâche qui a une magnifique fuite, aussi n’est-il pas question d’une représentation sous la pluie. Vous voyez ce qu’il en est ; de plus, c’est aujourd’hui le dernier jour. Bien que certains des acteurs de la troupe aient annoncé « Il peut pleuvoir à verse, le spectacle continue », nous ne pouvons guère nous le permettre, et les dépenses d’énergie et de matériel seraient considérables. C’est vraiment trop bête !

En ce qui concerne ma peinture, je viens d’achever cinq croquis en une seule séance. Je ne me vante point, mais Miloshka a pris l’une de mes esquisses pour celle d’Olga Dmitrievna (cousine de Catherine). Assez parlé de moi. Mes frères vous auront parlé d’eux dans leurs lettres.

Qu’a donc ta joue, mère ? Est-ce encore cette malheureuse fluxion ? Tu dois être au supplice ! Si tu ne peux faire plus, peut-être pourrais-tu écrire simplement une ligne, pour dire comment va ta joue ? Si je n’ai pas de tes nouvelles, je serai fâché, mère. A mon avis, tu ne peux-pas rester-dans cet état sans te-faire examiner.

Au revoir, cher père et mère. Je vous embrasse très fort en pensée, vous et ma chère tante, ma cousine et, comme toujours Bertouchka pour qu’elle ne soit pas fâchée. Votre, Igor

Le mois de juin est déjà fini, comme le temps vite !


Oustiloug, 23 juillet 1900 (18 ans)

Très chers parents,

Je ne comprends pas, nous n’avons eu aucune nouvelle de vous depuis deux semaines, depuis que Youri est parti. Je suis sûr que vous n’avez pas pu nous oublier, aussi je suppose que la faute incombe à la poste de Proskourovo. J’envoie cette lettre en recommandé, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen d’entretenir notre correspondance. C’est vraiment singulier, nous nous sommes tout juste habitués à nous écrire régulièrement lorsque nous nous sommes séparés, et soudain nous avons cette année à peine reçu une seule de vos lettres et je n’ai aucune idée de celles que vous avez pu recevoir de nous. En ce qui concerne mes exercices de piano, je peux mettre la main sur le cœur et jurer que j’ai joué jusqu’à l’arrivée de Dmitri Andreievitch. Cela ne m’est plus possible car il est très occupé et tellement épuisé que la musique l’énerve surtout les exercices. Je ne joue plus avec Milouchka à présent ; nous chantons quelquefois le soir avec Kotic et Véra ; c’est la seule musique que nous pratiquions. J’attends avec impatience de vos nouvelles, mes chéris.

Votre Igor.


Oustiloug, le 30 juillet 1901 (19 ans)

Mes très chers parents,

Je n’ai pas écrit ces derniers jours, car il n’y avait pas de courrier. J’aurais pu vous envoyer un mot hier car le courrier part les lundis, mardis, jeudis et vendredis, mais je voulais attendre l’arrivée de la malle. J’avais tellement peur qu’elle n’arrive pas que je voulais aller demander à le gare de Kovel si une malle avec le ticket n° tant n’était pas encore parvenue. Lorsqu’elle est finalement arrivée hier, je me suis détendu et laissé aller sans réserves aux charmes de la vie à Oustiloug. Un mot sur le voyage. Malgré toutes mes prudentes économies (et je ne me vante point) le voyage m’a couté 26 roubles et 45 kopecks. Je vais vous donner par le détail une idée exacte de mes dépenses.

Billet 8,40 ; bagages 1,30 ; réservation et supplément pour l’express à partir de Kazatin 2,70 ; voyage par la route 5,70 (pourboire de 20 kopecks seulement) ; transport de la malle de Kovel à Oustiloug 4,50 (et c’était un arrangement privé, par la poste, cela aurait coûté jusqu’à 8 roubles). Menues dépenses : porteurs 1,60, boisson à la gare 1,95.

A Kovel j’ai donné 30 kopecks à l’homme qui a porté de la malle de la gare au fiacre. Les porteurs étaient relativement chers car j’ai du en prendre deux, Ignatovitch Zhmerinka, qui se chargea de trouver un coin, et un petit quelque chose en plus à la gare de Kovel pour être sûr que la malle serait correctement surveillée. J’ai donné 50 kopecks à chacun d’eux et 20 aux trois autres à Proskourov, Zhmerinka et Kazatin.

Le voyage de retour sera bien sûr beaucoup moins onéreux, puisque les dépenses pour la malle et le voyage par la route ne seront plus nécessaires, bien que nous ayons nous-mêmes payé à peu près 1,50 de Zhureisko à Kovel (depuis l’avant dernier relais) c’est à dire une distance de 18 vestes. Mais assez de tout cela.

Je voudrais maintenant vous parler des hôtes d’Oustiloug et des maîtres. Miloshka est toujours la même, mais je trouve que Katen’ka beaucoup changé – elle est beaucoup plus sérieuse. Les ainés n’ont pas changé et les jeunes Nossenko non plus. Les nouveaux visiteurs que j’ai rencontrés sont très gentils J’aime particulièrement Safonov dont j’avais beaucoup entendu parler. J’étais prévenu contre lui, mais ici son travail me frappe par sa fraicheur, son éclat, son choix de sujets et, pour parler avec emphase, son sens des couleurs. Sans parler de tout ceci, il m’a ces derniers jours, impressionné par sa franchise et l’extrême délicatesse de ses sentiments. Lui demander le moindre petit service fait souvent peur et presque peur tant on sait qu’il l’exécutera avec le plus grand empressement et la plus grande franchise. Pourtant Véra (sœur d’Olga) le dédaigne et se conduit de façon arrogante avec cet homme vraiment gentil (dans le meilleur sens du terme), elle est même quelquefois tout à fait grossière. Je vous raconterai lorsque nous nous verrons les détails de la conduite de cette coquette, qui me rendent furieux. J’ai toujours cru que, plus on vieillissait, plus on était guidé par la raison. Dans son cas, plus elle vieillit, plus ses défauts s’accentuent, dans des proportions effrayantes. Il est difficile d’exaspérer un homme aussi sensible et affectueux que Safonov et c’est pourtant ce à quoi elle est parvenue. Hier nous avions décidé d’aller dessiner dans le bois ; elle s’est conduite de telle façon avant que nous nous mettions en route que M.A. Safonov a failli rester – il était réellement furieux. En ce qui concerne notre autre nouvelle connaissance Ludmilla Fedorovna Kouksina est une jeune femme exceptionnellement charmante, affectueuse, bonne et jolie, qui contraste totalement avec Véra. Elle me rappelle Kotoulya à bien des égards, et beaucoup de gens pensent de même, bien qu’elles aient en fait peu de choses en commun. Kotoulya est ravie que je l’aime tant, car elle est sa meilleure amie. Les sœurs sont très heureuses des portraits de père.

Comment allez-vous, chers parents ? J’attends avec impatience des nouvelles de vous et de ma tante. Baisers affectueux à Gourousha et vous tous à la maison. Je vous embrasse de tout mon cœur, votre Igor.


Oustiloug, 9 août 1901

Très chers parents,

J’ai reçu votre lettre hier et appris des tas de choses. Quel dommage qu’Anna Ivanovna soit restée si peu de temps avec vous et que la visite de Katia ait été si brève. Vous ne pouvez bien sûr pas l’en blâmer car il est très occupé et n’a que peu de congé. Je suis ravi pour vous, chers père et mère et pour Youra qu’il vienne passer deux semaines à Pechisky avec vous. Je comprends votre désir qu’il prolonge son séjour et je ne le presserai pas de vous quitter pour venir à Oustiloug. Si l’un d’entre vous pouvait envoyer une carte postale le jour de l’arrivée de Youra, ou le lendemain, je vous en serai très reconnaissant.

Vous me dites que je ne vous ai pas parlé du départ des filles à l’étranger mais elles en savent elles-mêmes très peu sur ce sujet. Tout ce que nous savons et même cela est provisoire, c’est que Katen’ka partira avec les Nossenko le 20 septembre et que Mila, que nombre de choses retiennent à Oustiloug partira avec Sonechka à la fin octobre. Voila tout ce que nous savons de leurs projets. Vous savez qu’elles ont beaucoup changé cette année. Je crois que Katen’ka est encore plus jolie et toujours aussi sérieuse. Je me sens très proche d’elle, vous savez, lorsque l’on s’aperçoit que quelqu’un est bien disposé à votre égard on se sent doublement lie à lui, on éprouve pour lui de l’amitié et on le comprend plus facilement, même si son caractère ne transparait pas extérieurement. Je me sens toujours de l’amitié pour Katen’ka et cela me touche énormément. Avec Mila, c’est malheureusement différent, je ne ressens pas la même chaleur à son égard, bien que je ne songe nullement à l’en blâmer, bien sûr car nous sommes tous différents. Je ne supporte pas les gens qui me traitent avec condescendance et il y a peu de cela chez Milochka, une constante attitude d’ironie vis-à-vis de tout ce que je dis. Vous conviendrez que cela est désagréable.

Je ne veux rien oublier des détails de notre vie, ici à Oustiloug, mais il y a tant de choses à dire que j’espère pouvoir me souvenir de tout. Il est singulier et merveilleux que Milochka et Véra Dmitrievna se soient tant-rapprochées l’une de l’autre cette année. C’est bien sûr très flatteur pour Véra qui est beaucoup plus jeune que Mila. En ce qui me concerne je ne perdrai pas de temps à vous dire que je peins, lis et joue du piano. Les soeurs et surtout Véra sont désolées que Gouri ne soit pas venu. Elles ont d’abord espéré qu’il viendrait quand même, mais elles ont acquiescé lorsque je leur ai fait remarquer qu’il restait bien peu de temps avant le départ pour Saint-Pétersbourg. Dmitri Andreievich est allé pour affaires à Polotsk l’autre jour et sera de retour dans un jour ou deux. Il ira peut-être à Saint-Pétersbourg.

Comment va Gourousha ? Va-t-il à Vilna et pour combien de temps ? Quand pensez vous visiter le gymnase ? Vous souvenez-vous lorsque je suis parti plus tôt à P. pour être à temps à l’ouverture des activités, je m’en souviens encore très bien ! Je partirai probablement d’ici le 14. Je ne pourrai éviter une petite dépense, 1 rouble pour le théâtre, comme je vous l’avais écrit ; à ajouter une petite somme pour les timbres ; rien d’autre. J’espère que cette lettre arrivera le 29 ou 30 juillet. J’aimerais que toute la famille sache que je suis avec elle en esprit si je ne puis l’être en chair et en os. Embrassez affectueusement Youri pour moi, mes chers parents.

Votre fils profondément dévoué, Igor vous embrasse en pensée. Salutations et baisers à tante Lyden’ka et aux cousins.

Comment va Bertouchka ? Embrassez-la pour moi !